ÉCOSOPHIA

 



 

"Ecologie et économie : 12 pièges à éviter"

 

Conférence donnée le 6 juin 2019 à Jussieu

devant 150 étudiants de la Sorbonne et de l'Ecole Normale Supérieure

 

 

Votre mission, si vous l’acceptez, sera de rendre la planète vivable pour les siècles à venir. J’espère que ça ne vous paraît pas mission impossible car il va falloir l’accomplir.

Lorsque j’ai commencé à écrire mon roman d’anticipation économique "Ecosophia", je me suis fixé le cahier des charges suivant :

  1. préserver le climat, les ressources et la bioversité pour les générations à venir
  2. combler les besoins essentiels de chacun en évitant les pénuries et la pauvreté
  3. permettre à chacun de se sentir utile en ayant une activité

Mais comment y parvenir ?

En fait il y a deux façons très différentes d’aborder le problème : l’éthique et la systémique. Selon l'éthique, c’est la prise de conscience et les changements de comportements (des consommateurs, des producteurs) qui vont permettre de relever les défis écologiques.

Selon la systémique, on ne pourra pas relever ces défis sans un changement des règles du jeu.

Ces deux approches sont en vérité complémentaires mais il m’a semblé, au fil de mes recherches, que l’approche systémique était incontournable et qu’elle s’avérait souvent beaucoup plus efficace et structurante que l’approche éthique.

C’est donc cette approche que j’ai privilégié dans mon livre Ecosophia.

Et, comme vous allez le voir, il s’avère qu’Écosophia est une véritable révolution dans la pensée économique !!! Je m’explique…

 

Quand on pense à l'économie, les premiers mots qui nous viennent sont généralement marchés, prix, profits, impôts, etc. Or ces éléments ne sont que des modalités, des possibilités de fonctionnement de l'économie, pas des éléments constitutifs. 

En effet, on pourrait définir l'économie comme l'art (plus que la science) d'organiser la production et la répartition des richesses afin de combler les besoins et les plaisirs humains. 

La nécessité de combler les besoins essentiels est éternelle, les systèmes pour y parvenir sont temporaires. L'économie est un art éternel, les règles du jeu, elles, sont provisoires : ainsi le marché est un système parmi d'autres qui peut s'avérer efficace dans certains cas et inadapté dans d'autres cas. 

Considérer l’économie comme une science revient à considérer que les règles sociales, que les comportements humains sont aussi immuables que les lois de la nature.

Or la quête du profit n’est pas une loi naturelle, c’est une construction sociale et culturelle liée notamment à l’universalité de la monnaie et aux règles de comptabilité.

Et les bulles et les krachs financiers récurrents ne sont pas inévitables : ils sont intimement liés à une modalité particulière d’organisation du financement de l’économie, à savoir les marchés financiers spéculatifs.

Enfin les économistes disent souvent : « c’est la loi du marché », sous-entendu on ne peut rien y faire. Et pourtant, les centrales d’achat des grandes surfaces et les distributeurs de produits équitables ne se comportent pas du tout de la même manière vis-à-vis des producteurs pour négocier les prix, alors que dans les deux cas il s’agit bien de marchés…

En clair, la plupart des soi-disant « lois de l’économie » ne sont pas immuables. Elles sont contextuelles et dépendent des valeurs qui sont privilégiées à un moment donné (la performance, la compétition, le partage, prendre soin), valeurs qui sont inscrites dans les règles du jeu d’une économie (règles de financement, de concurrence, de faillite, de distribution des revenus, de propriété).

 

Pour revenir au sujet de ce soir…
Dans bien des forums intitulés « Economie et écologie » et dédiés aux entreprises, on parle de l'intérêt qu’ont les entreprises à être écologiques pour leur réputation. C’est une approche intéressante et intéressée mais qui n’est pas du tout à la hauteur des enjeux.

Car notre objectif n’est pas de réduire l’impact environnemental de telle ou telle entreprise, mais de parvenir le plus rapidement possible à une économie durable, qui prenne en compte les besoins des générations à venir sur les siècles à venir. Sacré défi ! Et ça exige de changer totalement un certain nombre de règles du jeu, comme nous allons le voir.

De même, dénoncer les excès de la finance ne sert pas à grand-chose. On ne peut pas demander aux acteurs de la finance d'être vertueux tout en les autorisant à spéculer, c'est-à-dire à rechercher des gains à court terme. Ce n'est pas cohérent. C'est même totalement contreproductif et absurde. Ce qu’il faut, c’est imposer de nouvelles règles du jeu incitant les acteurs à aller dans le bons sens, c’est-à-dire vers la préservation des ressources et du climat.

Et cela implique des changements considérables.

 

En fait, une des plus grandes difficultés, c’est d’arriver à nous sortir des pièges dans lesquels nous sommes enfermés et qui nous empêchent d’atteindre une économie durable.

J’en ai identifié 12 principaux.

 

1. Le premier piège, c’est l'argument des destructions d'emplois.

 

Il est indéniable qu’il va falloir supprimer de nombreux emplois dans des secteurs polluants (SUV dans l’automobile, habillement, électroménager, téléphonie, etc).

Mais dans le même temps, on peut créer de nombreux emplois. Attention tout de même à ne pas compter exclusivement sur les emplois de la transition écologique pour compenser les suppressions d’emplois dans les secteurs en décroissance.

Il faut que tous ceux qui souhaitent avoir une activité en trouvent une, et pour cela il faudra aussi pouvoir créer des emplois publics, réduire la productivité dans certains secteurs (agriculture, ameublement) et probablement réduire le temps de travail.

Autrement dit, il ne faut pas attendre de la transition écologique qu'elle règle le problème du chômage. Car on ne peut que souhaiter qu'à un moment on ait besoin de moins travailler pour combler nos besoins, ne serait-ce que pour des raisons écologiques. 

Il faut noter une chose au passage, c’est que la réduction du chômage génère automatiquement de la croissance, même si ces emplois nouveaux sont bénéfiques pour l'environnement. Si tous les chômeurs étaient payés pour planter des arbres, faire des massages, jouer de la musique, conseiller les entreprises à produire de façon plus écologique, contribuer à mettre en place un système de transports plus écologique, aider les personnes dépendantes, garder des bébés, alors ça générerait de la croissance avec un impact positif sur la planète. 

En fait, il est beaucoup plus intéressant de classifier les activités en fonction de leur impact sur l’Humanité et sur l’environnement plutôt que de chercher à tout prix à décroître. Il y a des activités bénéfiques, d’autres quasiment neutres sur l’environnement (prof, aide) et d’autres clairement nocives pour les ressources, le climat et la biodiversité. 

Un exemple : un coiffeur a un impact neutre sur l'environnement quand il coupe les cheveux, mais négatif quand il fait une teinture. 

Le PIB n’est pas un bon indicateur pour savoir si on va dans la bonne direction. Le jour où nous n’aurons plus que des indicateurs de bien-être, de plein emploi, de durabilité et de biodiversité, sans aucune statistique sur l’activité globale en terme d’activité, nous aurons tout gagné.

Et logiquement, j’en viens au deuxième piège...

 

 

 2. Le deuxième piège : notre rapport à la croissance.

 

Il y a une grande confusion autour du PIB, de la croissance ou de la décroissance. 

D’abord, il faut bien dire qu’une simple décroissance du PIB ne suffirait pas à résoudre le problème : en effet une décroissance néfaste est possible (si on utilise moins souvent une voiture à essence, on épuise tout de même les ressources fossiles et on accroît les émissions de CO2).
Ce qui importe, c'est de tout faire pour que l'économie soit durable. Peu importe que cela exige plus d'activité ou moins d'activité provisoirement. Peu importe donc que le PIB augmente ou qu'il baisse, du moment que l'on fait tout pour que l'économie soit durable

Si pour atteindre l'objectif de durabilité, il faut, provisoirement, travailler beaucoup, alors il y aura peut-être de la croissance. Mais peut-être la croissance des activités liées à la transition sera-t-elle largement compensée par la décroissance de nombreuses autres activités. Il faut donc que nous ayons toute liberté en vue d'atteindre l’objectif  de durabilité. 

À l'avenir, notre objectif devra être d'améliorer le bien-être et la durabilité (en même temps), et le bilan en terme d'activité (de PIB) ne devra ni nous réjouir, ni nous inquiéter.

Il est donc vital que nous ne soyons pas contraints de faire de la croissance à tout prix et que nous soyons libres de ne pas en faire.

Or le système de financement de l’Etat et des entreprises les oblige à faire de la croissance.

C’est une contrainte systémique : le marché obligataire contraint l’Etat à promettre de payer les intérêts et de rembourser les obligations à terme (à 10 ans, 20 ans, 30 ans).

Les solutions :

  1. supprimer les taux d'intérêt, ce qui implique de transformer les banques privées en service public bancaire
  2. supprimer les marchés financiers qui obligent l’Etat et les grosses entreprises à faire de la croissance
  3. autoriser l’Etat à créer et détruire de la monnaie.

Cf Article et vidéo "Comment sauver les Services publics et la Sécurité sociale"

 

 

 

 

3. Le troisième piège, c’est notre conception de la création monétaire

 

Un constat tout d’abord : il y a globalement trop d’argent pour l’immobilier et la bourse. Pas assez pour les Services publics. Pourquoi ? 

Au cœur du système actuel, il y a deux sources de financement qui cohabitent : l’épargne et la création monétaire (par le crédit bancaire). Paradoxe : d’un coté, on cherche à attirer l’épargne en la rémunérant (comme si l’argent était rare) et dans le même temps on peut créer de l’argent à volonté (ce qui fait qu’il est abondant)

Résultat 

1er problème : certaines activités sont privilégiées : l’immobilier et les grandes entreprises trouvent trop facilement de l’argent, grâce aux crédits, aux actions et aux obligations. 

2ème problème : seules les activités rentables à court et moyen terme trouvent aisément un financement, auprès des banques ou des marchés. Les activités utiles mais non rentables (c’est-à-dire qui ne peuvent pas être financées intégralement par des paiements individuels) ont du mal à trouver des financements : elles ont besoin de dons, de mécénat, de subventions, de financement public (culture, social, etc)

3ème problème : les Services publics manquent de moyens 

 

En vérité, l’allocation des ressources est très mauvaise. La création monétaire par les banques nourrit les bulles spéculatives boursière et immobilière, ce qui génère un énorme gâchis de matière dans la construction immobilière. Et une fois le krach passé, les banques n’octroient pas suffisamment de crédits pour couvrir les besoins.

Par conséquent, les banques gèrent très mal le monopole de la création monétaire qui leur a été confié et il serait souhaitable que les Etats et les collectivités locales puissent créer de la monnaie en fonction des besoins, et selon certains critères à définir, sous forme de crédits remboursables ou sous forme de dons.

Ce qui permettra aussi de se libérer de la dette.

Mais bien sûr, dès qu’on propose de confier la création monétaire à l’Etat, la menace de l’inflation pointe son nez et on parle de la planche à billet.

 

 

4. Le quatrième piège, c’est notre conception de l’inflation.

 

Cf Article et vidéo sur le mythe de la planche à billet.

 

 

Le plus souvent, une forte inflation est causée par des pénuries et une inflation importée (liée à la hausse du prix d’un produit essentiel importé, comme le pétrole, ou à l’effondrement du taux de change lié à une fuite de capitaux par exemple) et non par un excès de création monétaire.

Croire qu’une augmentation de la masse monétaire entraîne automatiquement de l’inflation est une erreur. Il faut donc revisiter la logique de la théorie quantitative de la monnaie... pour ne pas être empêché de créer de la monnaie en fonction des besoins.

Par ailleurs, il est nécessaire de pouvoir détruire de la monnaie volontairement.

 

 

5. Le cinquième piège, c’est la conception que nous avons du coût

 

Nous avons tendance à considérer que si le coût d’un projet est élevé, alors il ne faut pas le faire, car on n’a pas suffisamment d’argent disponible. Or un coût élevé signifie généralement que le projet en question va faire travailler beaucoup de monde et embaucher beaucoup de chômeurs. Ce qui effectivement implique de trouver beaucoup d’argent pour le financer. Mais ça ne posera plus de problème si l’Etat est en capacité de créer de la monnaie.

Désormais, le critère principal de sélection des projets devra être leur durabilité et leur impact environnemental (ressources locales, pollution) et non leur coût, ce qui signifie qu'il faudra créer un mode de financement adapté à la durabilité du projet (grâce à de la création monétaire publique ou à des crédits à très long terme) plutôt que d’être limité en fonction des critères de financement actuels (crédits où obligations allant rarement au-delà de 30 ans). 
Ca permettra de financer sans aucune difficulté l’isolation thermique des bâtiments et la recherche de solutions innovantes pour réduire drastiquement les émissions de CO2 et l'épuisement des ressources dans tous les domaines (et notamment dans les transports). 

Cette abondance de moyens financiers pour financer la transition écologique est l’objectif du Pacte Finance Climat.

Mais ira-t-on jusqu’à accorder des crédits à 50 voire 100 ans ? Ou à créer et donner de la monnaie pour financer l’isolation thermique des logements des plus pauvres ou pour subventionner le train afin d’en faire le moyen de transports le moins cher sur moyenne et longue distance, afin de réduire drastiquement l’usage de la voiture et de l’avion ?

  

 

6. Le sixième piège, c’est notre rapport à la dette

 

Est-ce que la dette, c’est bien ou mal ? Faut-il se libérer de la monnaie dette ?

La dette a-t-elle un sens ? une raison d’être ? Quel est le sens de la dette ?

On peut avoir une vision négative de la dette qui pousse à produire et à consommer toujours plus, qui contraint à travailler durement pour rembourser son crédit immobilier. Car la dette est un engagement légal qu’il faut absolument rembourser, sous peine de graves sanctions (interdiction bancaire, qui est une règle du jeu très puissante). C’est donc un système de motivation très puissant et hyper efficace pour contraindre à travailler.

Dès lors, pour réduire la production et la consommation, faut-il simplement réduire le taux d’endettement pour réduire la pression à travailler ou pourrait-on carrément supprimer ce système de motivation ? Avec quelles conséquences ? Pour en avoir une petite idée, on peut penser aux gens qui ont hérité de leur logement et qui ont une contrainte allégée à gagner de l’argent.

Mais ce sont aussi les crédits qui permettent de créer des richesses nouvelles (immobilier, création d’entreprises).

Et la dette peut aussi être un outil de financement sur le très long terme : c’est un formidable outil de durabilité, qui permet aux consommateurs de choisir des produits éthiques et durables, donc plus chers, en étalant les paiements.

Concernant la dette publique, certains économistes disent que la dette n’est pas un problème, qu’on peut continuer à s’endetter, qu’il faut continuer à s’endetter, que l’endettement se justifie par les investissements publics et le financement de la transition, et qu’on a un patrimoine qui garantit cette dette.

Mais ce type de raisonnement est contestable :

  1. D’abord parce qu’il fait comme s’il n’y avait pas de règles du jeu, comme si l’argent tombait du ciel et qu’il n’y avait pas, à un moment donné, des investisseurs qui choisissent ou pas d’investir dans la dette française parce qu’ils ont confiance dans la capacité de l’Etat à payer les intérêts et à rembourser les obligations à terme. Malheureusement on est obligés de prendre en compte les règles du jeu si on veut faire des propositions crédibles.
  2. La dette publique est justifiée par l’investissement si et seulement si il y a croissance!
  3. L’argument du patrimoine comme garantie de la dette : peut-on vendre facilement le patrimoine public ? le fera-t-on ? cf biens du clergé pendant la Révolution qui étaient censés garantir la valeur des assignats. Seule une petite partie du patrimoine public peut être revendue facilement.

Par conséquent, la seule solution est de modifier le mode de financement des dépenses publiques.

 

 

7. Le septième piège, c’est le concept de rentabilité

 

Dans mon livre Ecosophia, en 2050, le terme de rentabilité a disparu.

En effet, qu’est-ce qu'une activité rentable ? C’est une activité qui :

  1. est essentiellement financée par des achats individuels ou des abonnements individuels,
  2. qui génère plus de recettes que de dépenses.

Dès qu’une partie du financement est public (subventions) ou sous forme de dons ou de mécénat, on ne considère plus que c’est une activité rentable. Ainsi, si on sélectionnait tous les projets en fonction de critères de rentabilité, il n'y aurait plus d'orchestres philharmoniques et la plupart des films et des pièces de théâtre ne pourraient pas se faire.

Or qu'est-ce qui compte ? Qu'une activité soit rentable ou qu'elle soit bienfaisante et durable ?

Faut-il se débarrasser pour autant du critère de rentabilité ? Conserve-t-il un sens ? Si oui, lequel ?

En fait, chaque activité a un modèle économique différent et dans une même activité, les entreprises ne sont pas toutes financées de la même manière (suivant leur capital de départ, elles n'ont pas les mêmes charges). La concurrence est donc déloyale à cause du mode de financement. Une entreprise peut faire faillite parce qu'elle est plus endettée que ses concurrentes et non parce qu'elle a moins de clients... 

Les critères actuels de vie et de mort des entreprises ne sont pas adaptés à une économie durable.

Aujourd'hui, une entreprise survit bien souvent en vendant un maximum de produits, en excitant la consommation par la publicité, en épuisant les ressources naturelles et humaines.

Elle risque de mourir si elle respecte le rythme naturel de ses collaborateurs et le rythme de renouvellement des ressources, car ses prix seront plus élevés que ceux de ses concurrents.

Ce n'est pas un problème moral mais un problème systémique.

Il faut que les nouvelles règles du jeu incitent à respecter les collaborateurs et les ressources. Il faut qu'il n'y ait plus que des produits éthiques disponibles et que les entreprises se battent pour trouver le moyen d'être le plus éthiques possible.

Voici quelques solutions :

1ère solution : l’exemple des machines à laver que je donne dans Ecosophia (un affichage des prix en coût par année assorti de garanties longues et de financements à crédit inciterait les entreprises à proposer les machines les plus durables possible), sachant que cela réduira inévitablement les emplois dans le domaine concerné

2ème solution : réduire les échanges internationaux. C’est incontournable pour éviter la concurrence à la baisse sur les conditions de travail.

3ème solution : réformer la comptabilité pour intégrer les externalités (l’épuisement des ressources et la pollution) dans le calcul des coûts et des prix et créer des incitations comptables à réduire la consommation de ressources épuisables, à recycler, à réduire les déchets et valoriser au plus haut niveau les produits les plus durables (en en faisant les moins chers). 

C'est à vous étudiants, et à nous tous, de trouver les règles qui permettront d'avoir une économie durable et éthique. Il n'y a aucun doute que les règles actuelles ne sont pas tenables. Elles ont été élaborées pour stimuler la croissance et élever le niveau de vie sans se préoccuper des ressources qui resteraient disponibles pour les générations à venir. Et encore moins du réchauffement climatique... 

Il faut absolument inverser la logique : passer de « c'est rentable donc on le fait » à « c'est utile et durable donc on construit un modèle économique et financier pour que ça se fasse ».

Tout projet bénéfique et durable doit pouvoir trouver un financement et un modèle économique facilement. 

 

 

8. Le huitième piège, c’est la fascination des économistes pour le marché

 

C’est une question sur laquelle nous avons tout intérêt à être pragmatique, et surtout pas dogmatique (comme de nombreux économistes, par fascination pour le marché ou par paresse intellectuelle ?)

La question est : Quels marchés fonctionnent de façon satisfaisante (alimentaire samedi matin mais pas centrales d’achat des grandes surfaces avec les agriculteurs !) ? Quels marchés dysfonctionnent (Immobilier avec bulle) ? 

Pour cela, il est intéressant d’avoir une approche pragmatique par besoin, par secteur d'activité... 


Pour distinguer les marchés qui sont bénéfiques de ceux qui sont néfastes, voici quelques pistes :

1ère piste : Distinguer les marchés où on vend des biens revendables (immobilier, automobiles, marchés financiers, œuvres d’art) sur lesquels il peut y avoir de la spéculation (problématique) et les marchés où on vend des biens périssables ou non revendables (concurrence entre agriculteurs, artisans, commerçants, entreprises) sur lesquels il y a juste de la concurrence sur les prix et sur la qualité (positif).

2ème piste : Parmi les marchés spéculatifs, on peut distinguer ceux qui peuvent avoir un impact dévastateur sur toute l’économie en cas de krach (immobilier, titres financiers, marché des changes) de ceux qui auront un impact très limité (automobiles d’occasion, œuvres d’art, bulbes de tulipes). 

En conclusion : on ne peut donc pas dire « le marché, c’est formidable » comme si tous les marchés étaient bénéfiques.

La spéculation sur le marché des changes est un des pires dangers pour beaucoup de pays, celle sur le marché obligataire a coulé la Grèce, celle sur le marché des actions a entraîné la crise des années 1930 et a beaucoup contribué à l’avènement d’Hitler et à la Seconde Guerre Mondiale. Par contre le marché alimentaire sur la place du marché est formidable. 

 

Concernant les marchés financiers, il y aurait beaucoup à dire : leur raison d'être, leur sens, les dividendes, les rendements, la spéculation et les bulles. Et d’abord que leur existence se justifiait par la rareté de l’épargne qu’il fallait attirer vers tel ou tel projet, moyennant une promesse de gain.

Mais dès lors que la monnaie a été dématérialisée et que l’on pourrait donc en créer à volonté, nous n'avons plus besoin des marchés financiers.

Et en outre, ils sont incompatibles avec une économie durable : la compétition à l'échelle mondiale pour attirer les investisseurs/actionnaires contraint les grandes entreprises cotées en bourse à faire un maximum de bénéfices et vendre un maximum de choses en poussant à la consommation par la pub (au-delà de la satisfaction des besoins).

Bulles et krachs sont contraires à une économie durable car on produit trop pendant la bulle (euphorie) puis on est incapable de financer l’essentiel pendant la crise.

Les marchés financiers sont des systèmes de financement séduisants et excitants mais aux conséquences désastreuses. 

Globalement, le financement de l’Etat, des entreprises et des banques par les marchés financiers pousse tout le monde à faire de la croissance et à inciter à consommer de façon indifférenciée.

Dans une économie durable, il est nécessaire que chaque entreprise ait pour mission de rendre un service à la population de la manière la plus écologique possible et de se contenter de répondre à ses besoins sans exciter ses désirs.

Sacré challenge qui sera beaucoup plus facile à relever avec un système de financement qui ne pousse pas à la croissance.

 

 

9. Le neuvième piège, c’est la consommation et le pouvoir d’achat

 

Plus on a d’argent, plus on consomme. Sauf que pour acheter des produits éthiques et écologiques, il faut avoir de bons revenus. Par conséquent faut-il augmenter les revenus ou les réduire ? Pas si simple de répondre à cette question.

Doit-on compter sur la conscience des citoyens pour développer l’achat de produits éthiques ? Oui, dans une certaine mesure. Malheureusement, on observe aussi que les économies réalisées sur le chauffage grâce aux travaux d’isolation thermique permettent aux gens de partir en week-end en avion.

Dans ce cas faut-il limiter les revenus pour limiter la consommation ?

  1. L’idéal serait d’augmenter les revenus des plus pauvres (en revalorisant les minima et en réduisant la part consacrée au logement) et de réduire les revenus des plus riches, bref de réduire les inégalités en augmentant la redistribution et donc les prélèvements obligatoires
  2. Une autre option serait de détruire de la monnaie pour réduire la consommation globale.
  3. Une autre encore serait d’interdire tous les produits qui ne sont pas éthiques et écologiques
  4. Une autre serait de subventionner les modes de transports les plus écologiques et de taxer fortement les plus polluants

Récemment, je me suis retrouvé confronté à un choix entre un bus à 15 euros et un train à 100 euros pour aller en Bretagne.

D'autres se retrouvent confrontés à un choix entre une semaine de vacances tout inclus dans un pays lointain (en avion) et une semaine deux fois plus cher à confort identique en France (en train).

  1. La réduction du temps de travail peut permettre de réduire l’impact écologique, en réduisant les revenus mais aussi dans la mesure où on a plus de temps pour cuisiner, ce qui évite d’acheter des plats cuisinés ou surgelés. A l’inverse l’augmentation des périodes de vacances incite à voyager plus.

Bref, une fois de plus il faut être pragmatique, car l’effet d’une augmentation ou d’une baisse du pouvoir d’achat sur l’environnement n’est pas évident.

 

 

10. Le dixième piège, ce serait de négliger l’importance d’une production suffisante

 

Attention à ne pas croire que nous pourrions mettre en place un revenu de base d’un niveau élevé qui permettrait à un grand nombre de gens de quitter leur boulot, sans que cela risque de générer des pénuries sur des biens essentiels.

Il faut veiller à avoir une organisation de la production et un système de motivation qui permettent d’assurer toujours une production suffisante pour satisfaire les besoins essentiels. Les règles autour de la monnaie et de la dette doivent en tenir compte. C’est absolument vital.

Et il ne faut pas oublier que le risque d'inflation provient plus d'un risque de pénuries que d'un excès de création monétaire

 

 

11. Le onzième piège : la robotisation intégrale

 

Elle n’est ni possible (pour des questions écologiques) ni souhaitable (pour des raisons humaines) : le temps n’est pas encore venu (et ne viendra probablement jamais) où tout sera produit automatiquement, ne serait-ce que parce qu’une automatisation généralisée entraînerait un épuisement des ressources (cf véhicules autonomes très gourmands en matière, minerais, terres rares), et que l’humain a besoin de se sentir utile. Et que de nombreuses activités ne peuvent pas être automatisées.
Attention aux croyances sur l’automatisation de l’économie.

 

 

12. Le douxième piège, c’est la démographie

 

N’ayons pas peur que la population diminue. C’est même souhaitable.

Mais me direz-vous, comment financer les retraites dans ce cas ? En réduisant la consommation globale et si c’est vraiment nécessaire, en cas de risque de pénurie, en rallongeant le temps de travail et l’âge de départ en retraite.

 

 

CONCLUSION

 

L’économie est une science complexe, ou plutôt un art subtil.

En focalisant notre attention sur certains éléments criticables (comme la dette), on risque de ne plus voir leurs vertus et on pourrait aboutir à un système pire encore que celui dans lequel nous vivons.

C’est pourquoi il est essentiel de débattre afin de prendre conscience de tous les aspects d’un problème.

Une économie durable doit permettre à l’Humanité toute entière de combler ses besoins essentiels pendant des siècles. Ce qui exige de produire suffisamment pour ne pas connaître de pénuries pour les biens essentiels (ce qui est le risque majeur pointé par les théories de l’effondrement), mais de le faire de façon durable, ce qui va demander beaucoup d’inventivité non seulement sur les solutions techniques, mais surtout sur les nouvelles règles du jeu qu’il va falloir mettre en place.

Sacré défi que vous allez avoir à relever. Un défi unique dans l’Histoire de l’Humanité.

Et qui demandera beaucoup de créativité, de conviction, et de rentrer dans le jeu politique, là où sont votées les lois.

Le problème, c’est que le système électoral actuel (avec la volonté d’être réélu) pousse à ne pas trop changer les choses, à protéger les emplois existants, à augmenter le pouvoir d’achat et à baisser les impôts.

Or, il va falloir reconvertir une grande partie de la population à l’agriculture, à des emplois de services, etc.

Il va falloir réduire notre consommation, accepter que les prix augmentent pour importer moins.

Bref il va falloir avoir le courage de dire que les choses vont changer, d’expliquer concrètement ce que nous allons devoir changer et de changer un grand nombre de règles du jeu.

Et parmi ces règles, il va certainement falloir changer de système politique, afin d’avoir une vision à long terme et de faire tous ensemble, consciemment, des choix de société pour l’avenir.

 

Conférences

 

Conférence

Ecologie et économie

Jeudi 6 juin 2019 

de 18h30 à 21h

à Sorbonne Université

Campus Pierre et Marie Curie

4 place Jussieu

75005 PARIS

 

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